#JeNeMeConfineraiPas : l’information doit-elle vivre au rythme des tendances Twitter ?

Romain Pigenel
5 min readFeb 1, 2021

J’ai reçu ce weekend, comme les autres abonnés de la newsletter du service public audiovisuel, une « Alerte info » de FranceInfo consacrée au hashtag #JeNeMeConfineraiPas. L’article décrit de façon exhaustive et précise — comme toujours sur ce média — le contexte et la généalogie du mot-dièse, ainsi que ses relais sur Twitter. Il inclut également une évaluation quantitative de sa diffusion. « Sur Twitter, on comptabilise plus de 20 500 publications autour de ce mot-dièse depuis le 10 janvier. (…) Mais c’est seulement à partir du 22 janvier que le hashtag devient viral. Il est utilisé près de 4 000 fois ce jour-là, avant d’atteindre son pic (à 6 000 tweets) le lendemain. ».

C’est précisément cette information qui interroge, tant sur la pertinence de mettre en avant cette mobilisation en ligne (comme l’ont fait d’ailleurs d’autres médias), que sur le sens à lui donner.

Les réseaux sociaux et plateformes de communication digitales présentent en effet un paradoxe : alors que la capacité à quantifier la puissance d’un message, par de nombreux paramètres (« like », interactions, portée, taux de transformation …), n’a jamais été aussi grande, cette information quantitative est à la fois difficile à obtenir, et complexe à interpréter, dès lors que l’on s’éloigne de ses usages les plus évidents (« Cette publication Instagram a-t-elle fait vendre plus de chaussures sur le site de cette marque ? »).

Difficile à obtenir d’une part, car les plateformes ont des politiques fort diverses, mais jamais dans le sens de la transparence intégrale, pour l’accès à ces informations (toujours lacunaires, rarement gratuites et accessibles librement), au-delà des éléments les plus évidents comme les « likes ».

Complexes à interpréter d’autre part, car ces éléments quantitatifs ne sont ni normalisés entre plateformes (pour prendre un exemple bien connu, une « vue » de vidéo n’a pas le même poids entre YouTube et Facebook), ni suffisamment tangibles pour être facilement analysables et mis en perspective. Chacun peut comprendre ce que représente une manifestation de 100 000 personnes dans Paris ou une mesure soutenue par 40% de la population française. Mais que déduire d’un mot-clé rassemblant 10 000 tweets (dans quel pays, sur quel laps de temps, émanant de combien de comptes Twitter différents, dont combien de comptes suspicieux …) ? Sans avoir par ailleurs de vue plus exhaustive de son déploiement sur d’autres réseaux sociaux, voire sur l’ensemble du web ?

Ces difficultés conduisent trop souvent les commentateurs à s’en remettre à une science digitale au premier sens du terme — celle du doigt mouillé — pour sélectionner les sujets à mettre en avant et à analyser, parmi les innombrables polémiques, mobilisations, indignations qui frémissent quotidiennement sur les réseaux. C’est ainsi que se multiplient les articles du type « Les internautes réagissent à … » … qui réalisent souvent l’exploit de n’expliquer ni comment les réactions d’internautes sur lesquelles ils reposent sont sélectionnées, ni si elles sont représentatives d’une tendance majoritaire (et en quoi).

Dans le cas du papier de FranceInfo, cet écueil est bien entendu évité. Mais on peut s’interroger sur la signification du chiffre donné (« plus de 20 500 publications ») pour un lecteur non spécialiste de la veille quantitative sur Internet (l’immense majorité du lectorat, à n’en pas douter, même doué d’une culture digitale, et même travaillant dans ce secteur). Est-ce plus ou moins que les commentaires d’une émission de Cyril Hanouna ou de Quotidien, que les derniers #MeToo, que les réactions à la sortie de tel ou tel nouveau clip de rap, et en quelle proportion ? Est-ce « viral » — et d’ailleurs, que signifie réellement ce concept ?

Ce n’est pas une question d’expert, ni d’esthète. On sait combien l’information est façonnée et influencée par ces nouvelles « boucles informationnelles » où réseaux sociaux, chaînes d’information en continu, et médias traditionnels s’entre-influencent et peuvent faire « monter » des sujets, sans rapport nécessaire avec leur importance intrinsèque, ou leur poids dans l’opinion. C’est ce qu’ont bien compris les activistes qui s’emploient à hisser des hashtags dans les « trending topics » de Twitter, pour abuser observateurs et journalistes — comme tous ceux qui recourent aux méthodes d’astroturfing. Le procédé est rendu d’autant plus efficace que les professionnels de l’information et de l’opinion sont historiquement, en France notamment, sur-représentés sur Twitter et sous-représentés sur les autres réseaux sociaux, ce qui ouvre la porte à toutes sortes « d’anamorphoses » et d’effets déformants sur la perception des mouvements d’opinion, si elle se limite au réseau à l’oiseau bleu.

La question est d’autant plus sensible quand elle touche à l’action publique — comme quand la surestimation de la puissance des mouvements antivaccins perturbe la décision politique en domaine. Sans compter les risques de prophétie auto-réalisatrice. A partir de quel moment parler, même pour la décrypter, d’une lubie conspirationniste ou raciste a-t-il pour effet de lui donner un coup de projecteur inespéré, et donc de nouveaux adeptes ?

Pour remettre de l’hygiène dans le débat public et limiter les instrumentalisations qui sont désormais monnaie courante sur les réseaux sociaux, il faut définitivement faire entrer l’analyse de l’opinion en ligne dans une ère quantitative et comparative. Tant pour décider de la pertinence de parler d’une mobilisation en ligne, que pour permettre au lectorat d’en saisir la portée. Quand je dirigeais la stratégie digitale de la communication gouvernementale, nous avions mis en place, avec l’équipe de veille médias du SIG, une « échelle de Richter » normalisée des tendances sur Twitter — l’échelle EVENT — qui permettait justement de donner des ordres de grandeur, et des éléments de comparaison aux décideurs politiques pour juger de la puissance virale d’un « buzz » sur Twitter (vous pouvez en lire une présentation détaillée ici, et une application sur une année entière là).

La généralisation et le perfectionnement de ce type d’outils (sur Twitter et au-delà), et son utilisation systématique dans les médias, permettrait à la fois d’éduquer les internautes à la compréhension des volumétries digitales, d’objectiver ces phénomènes qui donnent de façon croissante le tempo de l’actualité, et de ne pas donner, dans certains cas, une importance démesurée à ce qui reste mouvement minoritaire ou signal faible.

Romain Pigenel

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Romain Pigenel

Enseignant en communication politique à Sciences Po, ex-conseiller du président de la République et directeur adjoint du SIG. http://romainpigenel.fr